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Débuter dans un grand groupe

Débuter dans un grand groupe

Qui n’a jamais rêvé que ses enfants réussissent ?… et par réussir on entend souvent le même discours : faire de grandes études d’avocat, de médecin ou d’ingénieur, monter son cabinet ou intégrer un grand groupe du CAC 40, mais est-ce que vous leurs avez demandé ce qu’ils voulaient faire à vos chers enfants ?…

J’ai suivi la voie royale comme beaucoup disent. A 22 ans j’ai 3 diplômes, j’ai suivi un cursus classique dans une école d’ingénieur que j’ai complété par un master de recherche et un master d’administration des entreprises. J’intègre donc un grand groupe français très connu dans le domaine du nucléaire dès ma sortie d’école, et je suis alors « Ingénieur d’études mécaniques ». J’ai signé pour un CDD d’1 an qui conduira très vite à un CDI, mes parents sont fiers de moi et c’est le plus important n’est-ce pas ?

J’ai tenu 1 an. Et à 23 ans, je remets tout en question. Mes choix, les choix que mes parents ont fait pour moi indirectement, mes capacités, mes compétences. Je pense qu’il est important que je revienne sur cette année qui vient de s’écouler pour que je comprenne comment j’en suis arrivée là. Parce que la vérité c’est que je ne l’ai pas senti venir. Je pensais que j’avais les épaules pour surmonter tout ça.

Dès mon arrivée, il m’a été confié un livre que l’on appelle « la bible ». Studieuse et motivée à la sortie de mon école je l’ai étudié de manière approfondie et j’ai même été jusqu’à rédiger des fiches de cette bible. J’ai intégré une section de mécanique, j’ai donc appris plein de choses dans ce livre : les dimensions des différents composants dont ma section est responsable, les matériaux utilisés, les procédés de soudage, les normes à respecter et j’en passe. Après deux semaines, toujours seule avec « ma bible », mon chef est venu me voir pour la seconde fois depuis mon accueil et m’a donné ma première « étude ». Il s’agissait de la rédaction d’un document de justification technique vis-à-vis de la réglementation européenne et française.

Au premier abord, je savais que cela allait être difficile. Je n’ai que très peu de notions juridiques, mais j’ai d’abord vu ça comme un challenge. Je comprenais très peu la philosophie de ce document, et je me sentais nulle car lorsque je posais des questions à mon « responsable technique », RT, je ne comprenais pas ses réponses. Alors je m’orientais vers d’autres personnes et le résultat n’était pas forcément mieux. « Copie-colle » un document existant sur un autre projet et réfléchis pas trop m’a-t-on dit. Alors je me suis contentée d’écouter.

Première réunion : relecture de mon document. Ça a été la réunion la plus longue de ma vie. On m’a expliqué à quel point mon document était mal rédigé et pourquoi je ne répondais pas aux attentes des autorités de sûreté etc, pourquoi pas. C’est mon premier document, c’est normal de se tromper. Ce qui m’a vraiment désemparée ce fut l’attitude de mon RT, que je pensais de mon côté. Celui-ci s’est totalement dédouané, niant avoir lu le document avant la réunion et me demandant de faire mieux la prochaine fois. Ce jour-là j’ai compris que le monde de l’entreprise est exactement comme le lycée. Tout le monde s’apprécie en apparence, mais tout le monde fait des sales coups en douce. Etant parmi les seules femmes de tout le département et également la plus jeune, j’ai rapidement eu le sentiment d’être une proie facile.

Quelques mois plus tard j’ai été « enclenchée » sur ma seconde étude. C’était alors la troisième fois de l’année que je rencontrais mon manager. Cette étude consistait à réaliser le maillage d’un défaut dans un équipement, et de « tester » sa résistance sous l’effet d’un séisme. Je n’avais jamais fait de maillage de ma vie, et encore moins « codé » pour modéliser des séismes. Le logiciel utilisé m’était également étranger, bref mis à part mes connaissances mécaniques théoriques je n’avais pas grand-chose auquel me raccrocher. J’ai su quelques mois plus tard que l’étude que l’on venait de me confier était parmi les plus difficiles de celles qu’un ingénieur de ma section puisse être amené à réaliser à ce poste. Pourquoi me la confier à moi jeune CDD de formation matériaux, je n’ai pas la réponse à cette question. Certes, c’était ce que je voulais, j’avais envie d’apprendre à coder, à mailler, mais j’attendais des explications, une aide, et celle-ci n’a malheureusement pas été à la hauteur de ce que j’attendais. Certaines personnes se sont intéressées à moi, et ont cherché à m’aider, mais cela n’a pas suffi.

Après quelques mois, j’ai réussi à publier à la fois le premier document juridique ainsi que les résultats de la seconde étude. Finalement si on s’intéresse uniquement au travail réalisé, j’ai atteint les objectifs attendus. Mais cela m’a tellement coûté cher psychologiquement et c’est maintenant sur ce point que je souhaite revenir avec un autre regard.

Le nucléaire français en 2018 n’est pas un secteur qui se porte extrêmement bien. Depuis le 4 Janvier 2018, Areva NP passe officiellement sous le contrôle d’EDF et devient Framatome. Même si ce rachat a permis à Framatome d’améliorer sa situation financière, humainement cela n’a rien changé. Les employés sont fatigués, certains sont là depuis plusieurs années et n’ont reçu aucune augmentation, d’autres sont trop âgés pour partir, et enfin certains profitent de la mauvaise santé de l’entreprise pour calmement ne rien faire de leurs journées. En résumé, il est très rare d’y trouver des personnes réellement motivées et passionnées par leur travail. Or, quand on a 23 ans, on a envie de ce job qui nous permettra d’avoir ce sentiment d’accomplissement. J’ai mis très peu de temps à comprendre que ce ne serait pas ici que je réussirais à m’accomplir, mais par contre beaucoup plus de temps à le reconnaître.

La politique RH de ce grand groupe est à mon sens plus que discutable. Je ne suis pas une spécialiste des ressources humaines. Il n’empêche que les chiffres parlent d’eux-mêmes : 36 CDD ont été recrutés pour une durée d’une année entre Septembre et Décembre 2017. Finalement, uniquement 6 postes de CDI ont été ouverts en Juin 2018. Lors des entretiens, on nous a tous promis ce CDI, vaste arnaque. Alors vous me direz qu’un CDD c’est déjà bien. Il n’empêche qu’il serait tout de même mieux de ne pas vendre le rêve du CDI à l’entretien d’embauche dans ce cas. Ensuite, il se trouve également que l’année 2018 a observé un record en nombre d’embauches de cadres. Il est donc difficilement justifiable de jouer sur la difficulté actuelle à trouver un emploi, qui n’est pas réelle chez les cadres, pour justifier d’un emploi précaire. Lorsque j’ai posté mon CV sur l’Apec, Linkedin, Cadre Emploi, j’ai reçu plus de 60 appels en 48 heures. Trouver un job c’est facile, en trouver un qui nous passionne, c’est autre chose.

Le second point sur lequel je souhaite revenir concernant les politiques RH est un problème bien plus difficile à résoudre. Suite à différents plans de départs volontaires, l’entreprise s’est retrouvée avec une pyramide des âges totalement déséquilibrée. Sans avoir les chiffres exacts, il me semble que 70% des effectifs ont moins de 30 ans et donc peu d’expérience, et que seulement 25% ont plus de 50 ans et donc de l’ancienneté. Entre les deux un gouffre. Il est très difficile de trouver dans cette entreprise des personnes âgées entre 30 et 50 ans. Cela pose un réel problème car les plus jeunes ont besoin d’être formés, d’être accompagnés et ça se termine très souvent en débrouille entre débutants. Alors c’est certes très formateur, mais aussi très dommage car on perd énormément de temps. Ensuite, les plus âgés ont eu des manques de formation aux nouveaux outils, car vraiment une formation rien qu’aux outils de la suite office serait déjà très bénéfique à beaucoup d’entre eux. Donc ils ont la connaissance technique, mais ont du mal à le mettre à profit. Finalement, on travaille très peu en groupe, on communique peu, on ne voit pas les problèmes et encore moins comment les résoudre.

Jusqu’ici j’ai énormément critiqué la manière dont le groupe gère ses humains, je souhaite désormais parler des managers. Dans un grand groupe c’est très simple. Si tu veux devenir manager tu dois avoir fait polytechnique. A mon sens, c’est extrêmement archaïque comme critère de choix. En quoi, une personne qui a pendant des années fait de la technique extrêmement poussée ferait du jour au lendemain un excellent manager. Pour répondre à cette question, je pense qu’il est nécessaire de revenir à la définition d’un manager. Du point de vue de l’équipe, le manager est la personne qui répartie les tâches entre les membres de son équipe et qui surveille de la bonne avancée du travail. Lorsqu’un membre de l’équipe rencontre une difficulté technique, celle-ci doit aller voir son manager car il aura la réponse. C’est aussi un peu un policier, devant lui il faut montrer que l’on a bien travaillé ou qu’en tout cas on essaye de bien faire. Evidemment, c’était une petite pointe d’humour. Et ceux qui ne l’ont pas vue je vous invite à vous renseigner de manière plus approfondie sur le rôle d’un manager. En effet, le manager n’est pas là pour surveiller ses employés. Il a un travail avant tout humain. C’est à lui de s’assurer que chacun est satisfait de son travail à la fois au niveau des missions qui lui sont confiées, mais également en terme de rémunération, et enfin en terme d’entente entre les différents membres de l’équipe. Ma définition serait de dire qu’un bon manager a avant tout un rôle de coach permettant à son équipe d’améliorer sa productivité en tant qu’équipe tout en progressant de manière individuelle selon les objectifs de chacun. Il doit connaître ses employés, les points forts et points faibles de chacun afin de leur confier les projets et études qui leurs conviendront le mieux à la fois au niveau des compétences techniques requises mais également de l’attrait pour le sujet. Dans un monde parfait cela se passerait comme ça. Et ce n’est pas parce que j’ai 23 ans que je crois encore que je vais passer ma vie à faire ce qui me plait. Il est normal parfois pour arriver à un objectif de passer par des étapes moins plaisantes. C’est l’apprentissage, c’est difficile et c’est normal.

Dans cette démarche d’être un bon manager, je n’ai donc pas compris pourquoi j’ai été isolée seule dans un bureau pendant plusieurs mois à mon arrivée au lieu de me trouver une place en openspace. Quand on arrive, on a plein de questions, on a ce besoin d’être entouré, on ne peut pas juste être isolé en espérant réussir tout seul. De plus j’ai intégré une équipe à très grande majorité masculine. C’est un milieu difficile, et je reproche à mon manager de l’époque de ne pas y avoir assez prêté attention. Ce ne sont que des détails, mais par exemple chaque semaine l’activité organisée par la section était un entrainement de foot. Je n’y ai jamais été conviée et je sais très bien pourquoi, et je sais même que mon manager le reconnaissait. Lorsque j’ai organisé de moi-même un entrainement de volley-ball pour toute la section, j’ai glissé dans le mail cette phrase « Enfin une activité mixte proposée au sein de la section ! » et j’ai simplement reçu un mail pour me féliciter de ma démarche. Alors merci, mais j’aurais juste souhaitée être conviée aux activités déjà en place jusque-là.

Au-delà d’être isolée physiquement, je me suis également retrouvée totalement isolée mentalement. Les hommes venaient dans mon bureau pour me parler de leur vie, de leurs relations, me demander des conseils avec les filles, ou bien même me draguer. Ce fut un rôle très difficile car des jalousies sont nées entre eux et malheureusement pour moi les meilleurs éléments m’ont tourné le dos et il a été très difficile pour moi de mener à bien mon travail.

En Juin 2018, annonce de 6 postes en CDI. Dans le même temps j’avais changé de manager. Et oui, dans un groupe aussi grand, le burn-out est monnaie courante. Que ce soit pour les managers ou les ingénieurs. Et surprise, enfin quelqu’un qui me demande comment se passe ma mission. La réponse a nécessité plus de 2h de discussions, j’ai bien compris qu’il était plus qu’étonné d’apprendre tout ce que je lui racontais. Mes paroles coulaient comme un flot que je pouvais arrêter, et pourtant les entendre à haute voix les rendait de plus en plus vraies et de plus en plus difficiles à affronter. Il a tout de même fini la discussion en me demandant, par politesse sans doute, si je comptais accepter un CDI, j’ai répondu « Non » très doucement car les larmes étaient sur le point de couler sur mes joues, et il m’a demandé encore plus doucement s’il était possible que je lui en dise plus sur ce qui se passe dans sa nouvelle équipe.

Ce qui m’aidait à tenir jusque-là c’était la salle de sport et la cantine. Manger et se dépenser. Mais ça n’a plus suffi. Au bout de 9 mois passés entre les murs de cette tour, j’ai été mise en arrêt maladie. La vérité est que j’y ai cru. J’étais cette gamine qui avait perdu toute confiance en elle et je pensais ne plus jamais réussir à travailler en tant « qu’Ingénieur ». Quand on cherche un travail, on nous demande de parler de nos expériences, et quand on a envie de chialer rien qu’en décrivant sa seule expérience, ça n’est pas très vendeur. Il faut croire que j’ai bien camouflé la chose puisque peu de temps après j’ai décroché un CDI. Suite à cette expérience, je me suis promis à moi-même de ne plus jamais rester dans une situation d’inconfort, de m’écouter plus, et de réussir à dire non. Si un jour mon job me déplaît, j’espère avoir l’idée de relire ces lignes juste pour me souvenir par où je suis passée. Et je ne souhaite à personne de vivre une situation similaire.

Aujourd’hui je me suis reconvertie dans l’informatique, et je travaille dans un plus petit groupe, mais cela j’en parlerai dans un autre post. Pour le moment, je vous laisse réagir à la lecture de ce récit.

Dans l’attente de vous lire, 

Claire